Ce qui s’est passé en Saxe-Anhalt était prévisible et recommencera
Car le barrage républicain n’est pas un programme.
En Allemagne, à part l’AfD, BSW et Die Linke, les autres partis sont tous du centrisme, avec au choix une saveur écologiste, social-démocrate, de lobbying automobile ou conservatrice. Aucun ne propose de véritable changement structurel. Or, la situation ne va pas bien, donc les électeurs veulent du changement.
Il reste alors BSW qui, je pense, s’il était arrivé plus tôt, aurait pu prendre la place de l’AfD dans la même niche de populisme, d’autoritarisme et de nationalisme, avec la facilité de l’Ostalgie et le fait d’être moins soupçonné d’être nazi. Mais le parti est arrivé trop tard et connaît des problèmes de tensions entre Sahra Wagenknecht et les élus, ainsi que les difficultés qui viennent du fait de n’appartenir à aucun bloc traditionnel.
Die Linke, depuis le départ de Sahra Wagenknecht, s’améliore franchement, mais continue de souffrir d’un manque de cohérence interne entre ses plateformes proches de la social-démocratie et ses plateformes ouvertement communistes. Le parti peut également paraître trop orienté vers les questions sociétales plutôt qu’économiques pour intéresser les classes moyennes et populaires, qui sont davantage inquiétées par les questions économiques que par les questions de société. C’est partiellement faux, mais, en politique, le paraître est le maître.
L’AfD, quand elle propose des changements, propose des changements de merde, des changements fallacieux, des changements néonazis, mais ce sont des changements structurels. Elle répond fictivement à deux besoins en période difficile : celui de maintenir, voire de renforcer, l’ordre, ce qui est rassurant quand le monde, ses relations et ses structures historiques s’effondrent, et celui de changer un système économique que les classes moyennes et populaires ne tolèrent plus car elles en sont de plus en plus perdantes.
Cette seconde promesse est en trompe-l’œil. En réalité, l’AfD est un parti pro-business, mais, en blâmant les étrangers, l’Europe, l’Occident, les écologistes, etc., elle crée une analyse fausse du système économique, qu’elle va ensuite pouvoir attaquer. De facto, elle crée dans l’opinion l’image d’un système économique et se présente comme l’antisystème face à cette image.
C’est une situation similaire dans d’autres pays. En France, le RN se place comme un parti de l’ordre, et la stratégie de dédiabolisation et la volonté de se montrer capable d’exercer le pouvoir de la République sont une très bonne démonstration de cette réponse au besoin d’ordre en période trouble. Voter RN devient une garantie de savoir que les institutions françaises ne vont pas tomber, voire que l’ordre va être renforcé.
Le RN répond aussi au besoin de changement économique en s’opposant à une supposée Europe qui contrôlerait tout et à des étrangers qui, tantôt voleraient le travail, tantôt seraient des feignants. Il répond ainsi à ces deux besoins.
Face à l’extrême droite, la situation française est moins catastrophique qu’en Allemagne. Les socialistes, les écologistes, les libéraux macronistes et les conservateurs de LR sont moins proches idéologiquement les uns des autres et sont tous garants d’un minimum d’ordre, avec, pour la Macronie et LR, même une radicalisation et un rapprochement de l’extrême droite sur les questions d’ordre.
En revanche, sur les questions économiques, aucun de ces partis n’offre un véritable changement de système. La Macronie et LR n’en proposent aucun, tandis que les Verts et les socialistes sont coincés entre différents courants, certains proches de leurs équivalents allemands, d’autres offrant une véritable alternative. Je dois aussi dire que les écologistes, par leur image d’écologistes et non de gauche, sont fortement handicapés, car leur message économique passe au second plan, même quand il est excellent.
LFI sort du lot car elle propose un changement économique important, au minimum dans son image. En revanche, elle n’arrive pas à répondre au besoin d’ordre. Au contraire, sa volonté d’être antisystème vis-à-vis de l’ordre l’en éloigne. Elle ne peut donc pas répondre aux deux besoins auxquels le RN prétend répondre, par la haine et le mensonge.
Alors, que faire ? Il faut qu’une gauche naisse, qui ne confonde pas radicalité du fond et radicalité de la forme. Il faut une gauche qui propose une transformation de l’économie, et pas seulement quelques réglages, mais qui accepte aussi de devenir l’institution, de devoir représenter un ordre et une autorité parfois difficiles à assumer.
En attendant, le barrage républicain s’affaisse partout de plus en plus, car le barrage républicain ne peut pas convaincre. Il optimise le vote et les résultats des partis anti-extrême droite. Il crée un problème que l’on a vu en France : ne pas être d’extrême droite ne forme pas une majorité cohérente capable d’instaurer des changements, alors que c’est précisément ce qui est nécessaire pour empêcher l’extrême droite de continuer à grossir.
De même, attaquer l’extrême droite sur ce qu’elle est, xénophobe, pro-russe, corrompue, pro-business, antiféministe, etc., n’est pas un mode de lutte efficace. Au mieux, cela ralentit la vague, mais si seule l’extrême droite répond aux besoins de changement et d’ordre, elle continuera de progresser.