Pourquoi le statut de membre associé est un danger pour l’Union européenne

Avant-propos : quelle Europe est-ce que je veux ?

Avant de parler du Canada, il faut que je précise ce que j’entends lorsque je parle de l’Europe. Je suis profondément pro-européen. Je veux plus d’Europe, plus d’intégration et, à terme, une Europe beaucoup plus fédérale. Mais certainement pas n’importe quelle Europe.

Je ne veux pas d’une Union européenne réduite à un marché commun dont la principale fonction serait d’organiser la concurrence entre les États, de déréguler et d’expliquer en permanence qu’il faut être plus "compétitif". Je refuse surtout que l’Europe continue à servir de cheval de Troie à la droite et aux libéraux pour imposer des politiques néolibérales qu’ils auraient beaucoup plus de mal à assumer directement devant leurs propres électeurs.

Le mécanisme est devenu presque caricatural. Une réforme impopulaire devient une "exigence européenne", une dérégulation devient une nécessité économique et un choix idéologique se transforme soudainement en simple contrainte technique venue de Bruxelles. Puis tout le monde se renvoie la responsabilité. Les gouvernements expliquent qu’ils n’ont pas le choix parce que "l’Europe l’exige", tandis que les institutions européennes rappellent que les décisions ont été prises avec les États membres. À la fin, personne n’assume politiquement les choix effectués et c’est l’idée européenne elle-même qui en paie le prix.

C’est précisément pour cela que je veux plus d’Europe. Je veux une Europe suffisamment politique et démocratique pour que ses choix soient réellement débattus et assumés à l’échelle européenne. Je veux une Europe qui garantisse les droits fondamentaux, les libertés individuelles, l’égalité, la démocratie et l’État de droit partout sur son territoire. Je veux une Europe qui protège son modèle social au lieu de considérer chacune de ses protections comme un obstacle potentiel à la compétitivité.

Je veux aussi une Europe qui investisse massivement dans l’éducation, la culture, la recherche et la science. Une Europe suffisamment souveraine pour ne pas avoir à choisir entre dépendre des États-Unis, de la Chine, de la Russie ou de n’importe quelle autre grande puissance. Une Europe, enfin, qui donne aux Européens une véritable capacité à décider collectivement de leur avenir.

Pour moi, l’Union européenne n’est donc pas simplement un club de démocraties relativement riches qui ont intérêt à commercer ensemble. C’est un projet politique, et plus précisément un projet européen. C’est à partir de cette conception de l’Europe que le projet de "membre associé" me pose problème.

Ursula von der Leyen a récemment proposé que le Canada devienne "membre associé" de l’Union européenne. Le contenu exact de ce statut reste encore à définir, puisqu’il n’existe tout simplement pas aujourd’hui dans les traités européens. Je trouve l’idée au mieux sotte, au pire dangereuse.

Non pas parce que je serais opposé à un rapprochement avec le Canada. Au contraire, je pense que l’Europe doit renforcer considérablement ses relations avec le Canada, mais aussi avec le Royaume-Uni, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et plus généralement avec les démocraties qui cherchent aujourd’hui à réduire leur dépendance aux grandes puissances autoritaires ou aux États-Unis de Trump. Le problème est ailleurs. Pourquoi faudrait-il pour cela en faire des membres, même "associés", de l’Union européenne ?

Ils ont quoi d’européen ?

Je ne devrais même pas avoir à justifier qu’intégrer le Canada, un pays d’AMÉRIQUE, à l’Union EUROPÉENNE est une drôle d’idée. Mais je vais jouer le jeu et accepter cet outrage basique à la logique. L’Union européenne porte quand même un nom qui devrait donner un léger indice sur sa vocation géographique.

Bien sûr, on peut me répondre qu’il ne s’agirait pas d’une adhésion complète et que ce nouveau statut serait justement différent de celui d’un État membre. Mais dans ce cas, pourquoi utiliser le mot "membre" ? Nous disposons déjà de tous les outils diplomatiques imaginables pour avoir des alliés, des partenaires privilégiés, des accords commerciaux, des programmes scientifiques communs ou des coopérations militaires avec des États non européens. Il n’est pas nécessaire de commencer à diluer la notion même d’appartenance à l’Union pour travailler avec le Canada.

Et les Européens qui attendent à la porte ?

Le premier problème est presque insultant pour les États européens candidats à l’adhésion. L’Ukraine, la Moldavie, le Monténégro, l’Albanie, la Macédoine du Nord, la Bosnie-Herzégovine et d’autres pays sont engagés depuis des années dans des processus longs et difficiles pour rejoindre l’Union européenne. On leur demande de réformer leurs institutions, leur économie, leur justice et une partie considérable de leur droit afin de se rapprocher progressivement des standards européens.

Et pendant ce temps-là, on inventerait soudainement un statut de "membre associé" pour le Canada ?

Il existe évidemment déjà des mécanismes d’intégration progressive pour les États candidats. Mais le choix des mots a une importance politique. Si l’on considère qu’il manque un échelon entre le simple partenariat et l’adhésion complète, alors les premiers pays auxquels ce statut devrait être proposé sont les pays européens qui frappent déjà à notre porte. Créer spécialement cette catégorie pour un État situé de l’autre côté de l’Atlantique envoie un message pour le moins étrange à ceux auxquels nous répétons depuis des années que leur avenir est dans l’Union.

Quelle est encore l’ambition de l’Union européenne ?

C’est là que se trouve pour moi le problème le plus profond. Si l’Union européenne est avant tout une construction politique européenne, alors étendre progressivement la notion de membre à des États qui ne sont même pas européens finit nécessairement par modifier le sens du projet.

Si le Canada peut devenir membre associé de l’Union européenne, pourquoi pas l’Australie ? Pourquoi pas la Nouvelle-Zélande ? Et si le critère devient simplement d’être une démocratie libérale suffisamment proche économiquement et diplomatiquement de nous, où s’arrête exactement l’Union européenne ?

Il n’y a rien de mal à vouloir construire une grande coopération internationale entre démocraties. Je suis même profondément favorable à cette idée. Mais ce n’est pas la même chose que construire l’Europe. Et c’est justement là que je vois une perte d’ambition.

Au lieu de chercher à transformer l’Union européenne en une puissance politique véritablement intégrée, on risque de progressivement la redéfinir comme une grande zone de coopération entre démocraties partageant suffisamment d’intérêts économiques et stratégiques. Une sorte de marché commun occidental élargi avec quelques éléments de coopération politique autour. Ce projet peut parfaitement avoir son utilité, mais ce n’est pas ma vision pour le projet européen.

Le loup dans la bergerie

Il existe enfin un problème économique et politique. Le Canada est évidemment très différent des États-Unis et possède son propre modèle social. Je ne prétends pas que demain matin Ottawa exigera la suppression de la Sécurité sociale française. Mais le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande appartiennent malgré tout à une culture économique et politique anglo-saxonne, fortement influencée par les États-Unis, et largement différente de la tradition sociale européenne.

Je ne crois pas non plus que ces pays cherchent aujourd’hui à se rapprocher de l’Union européenne parce qu’ils auraient soudainement découvert les vertus de notre modèle social ou seraient devenus passionnément attachés au projet d’intégration européenne. Soyons sérieux. Ces États ne sont pas européens et on ne peut même pas leur reprocher de ne pas profondément croire dans un projet politique européen auquel ils n’appartiennent pas.

À mes yeux, ce sont avant tout des profiteurs de circonstance. Pendant des décennies, leur proximité économique, stratégique et culturelle avec les États-Unis était parfaitement confortable. Aujourd’hui, cette relation est devenue beaucoup plus difficile. Ils ne peuvent plus aussi facilement fermer les yeux sur ce que deviennent les États-Unis et ils se retrouvent brutalement confrontés au problème de leur dépendance envers Washington.

En quelque sorte, ils se retrouvent comme des cons et maintenant ils cherchent ailleurs. Je peux parfaitement le comprendre. À leur place, je ferais exactement la même chose. Mais leurs intérêts du moment ne doivent pas devenir notre projet politique.

Ils cherchent des alternatives face à une Amérique devenue économiquement agressive et politiquement imprévisible. Ils ne fuient pas le néolibéralisme américain. Ils fuient sa version devenue autoritaire et hostile à leurs propres intérêts. C’est une distinction fondamentale.

Ils cherchent aujourd’hui en Europe une protection, des marchés, des partenariats, une autonomie stratégique et une forme de stabilité que les États-Unis ne sont plus capables de leur garantir comme auparavant. Très bien, coopérons avec eux. Mais ne confondons pas cette convergence d’intérêts avec une adhésion profonde au projet européen.

Je ne crois pas que le Canada, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande rêvent d’une fédération européenne garantissant partout les mêmes droits sociaux, développant une souveraineté politique commune, construisant des institutions démocratiques européennes plus puissantes et organisant une solidarité durable entre les peuples européens. Et encore une fois, je ne peux pas leur reprocher. Ils ne sont simplement pas européens.

Le problème commence lorsque des États qui viennent essentiellement chercher les bénéfices économiques et stratégiques d’un rapprochement obtiennent en échange une influence sur la direction politique de l’Union. S’ils obtiennent progressivement un accès privilégié au marché intérieur européen et, plus encore, une influence sur les décisions qui l’organisent, alors nous devons nous demander dans quel sens cette influence s’exercera.

Sur la protection sociale ? Le droit du travail ? Les normes environnementales ? Les services publics ? La régulation des entreprises ? La politique commerciale ?

Faire entrer durablement dans les institutions européennes des États dont la culture économique est sensiblement plus libérale que celle d’une grande partie de l’Europe, c’est faire entrer le loup dans la bergerie. Et lorsque l’Union européenne passe déjà une partie considérable de son temps à expliquer qu’il faut déréguler pour devenir plus "compétitif", je ne suis pas particulièrement enthousiaste à l’idée d’ajouter autour de la table de nouveaux gouvernements susceptibles de pousser encore davantage dans cette direction.

Nous avons déjà suffisamment de travail à faire pour empêcher l’Europe d’être réduite à un instrument du néolibéralisme. Inutile d’importer de nouveaux défenseurs potentiels de cette conception de l’économie européenne.

Construisons plutôt un bloc démocratique

Pour autant, la situation internationale actuelle montre bien qu’il manque quelque chose. Le Canada cherche à réduire sa dépendance aux États-Unis. L’Union européenne cherche à gagner en autonomie stratégique. Le Royaume-Uni reste intimement lié au continent malgré le Brexit. L’Australie et la Nouvelle-Zélande ont également intérêt à ne pas dépendre exclusivement des États-Unis ou de la Chine.

Très bien. Créons donc quelque chose. Mais pourquoi faudrait-il appeler cela l’Union européenne ?

Je préférerais la création d’un véritable bloc économique et stratégique des démocraties, distinct de l’Union européenne. Il pourrait réunir l’Union européenne, le Canada, le Royaume-Uni, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et d’autres démocraties volontaires.

Ce bloc n’aurait pas besoin de prétendre que nous formons tous un même projet politique. Il suffirait de reconnaître quelque chose de beaucoup plus simple. Nous partageons suffisamment d’intérêts pour avoir intérêt à nous défendre mutuellement face aux grandes puissances qui peuvent chercher à nous imposer leurs choix.

Ce bloc pourrait organiser une réponse collective aux guerres tarifaires. Si l’un de ses membres est attaqué économiquement, les autres pourraient coordonner leur réponse. Il pourrait aussi faciliter massivement les échanges universitaires et scientifiques, créer des programmes communs de recherche, organiser des investissements industriels conjoints et construire une stratégie commune dans les secteurs où nous dépendons aujourd’hui dangereusement de puissances extérieures.

Semi-conducteurs, intelligence artificielle, cloud, médicaments, batteries, matières premières critiques, énergie, industrie de défense... Nous avons énormément de choses à construire ensemble. L’objectif devrait être de permettre aux démocraties de ne dépendre entièrement ni des États-Unis, ni de la Chine, ni de la Russie, ni des monarchies du Golfe pour assurer leur fonctionnement économique et leur sécurité.

Cela aurait du sens et, contrairement au statut de "membre associé", personne n’aurait besoin de faire semblant. Le Canada resterait le Canada, l’Australie resterait l’Australie, le Royaume-Uni resterait en dehors de l’Union européenne aussi longtemps qu’il le souhaite, et l’Union européenne resterait une construction politique européenne. Nous pourrions coopérer extrêmement étroitement là où nos intérêts convergent sans prétendre que nous poursuivons tous le même projet politique.

Deux projets différents

Je veux donc à la fois davantage d’Europe et davantage de coopération avec les démocraties non européennes. Je ne vois aucune contradiction entre ces deux objectifs. Au contraire, je pense qu’ils nécessitent deux institutions différentes.

D’un côté, une Union européenne qui poursuit son intégration politique, développe une véritable souveraineté européenne et garde comme horizon une Europe beaucoup plus unie. De l’autre, un bloc démocratique plus large permettant à des États qui partagent certains intérêts stratégiques de coopérer économiquement, scientifiquement, industriellement et diplomatiquement.

Les deux peuvent parfaitement coexister, mais ils ne doivent pas être confondus.

Le Canada peut devenir l’un de nos plus proches alliés sans devenir membre de l’Union européenne. Il peut être notre partenaire scientifique, industriel, commercial, diplomatique ou militaire. Il n’a pas besoin d’être européen pour cela.

Parce que si tout allié suffisamment proche peut devenir une forme de membre, alors il faudra finir par se demander ce que signifie encore être membre de l’Union. Et surtout ce que signifie encore le mot "européenne".

Quels pays ?

J’ai pensé à ajouter une petite liste des pays qu’une telle organisation pourrait inclure. Sans la contrainte de devoir les greffer à l’Union européenne, cela permettrait beaucoup plus de souplesse.

Cela pourrait inclure l’UE, l’Ukraine, les pays candidats à l’adhésion à l’UE, la Norvège, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, mais aussi des États d’Amérique latine comme l’Uruguay, ou encore des démocraties africaines, notamment en Afrique australe. Si, bien sûr, ces États le souhaitent.